Tensions communautaires au quartier chinois de Douala

Avec près de 4,6 milliards de dollars d’investissements dans le pays en dix ans et un statut bien ancré de bailleur de fond, la Chine est l’un des principaux partenaires du Cameroun, à l’instar du continent africain. Localement, les relations sino-camerounaises ne sont pourtant pas si simples.

De part et d’autres de l’avenue centrale de la Douche à Akwa, une multitude de bâtiments arborent couleurs et sigles mandarins et les nombreux chinois attirent l’attention du passant inexpérimenté. Bienvenue à la « cité chinoise » – l’expression est camerounaise – de Douala. Depuis une dizaine d’années, l’affluence de commerçants chinois dans la capitale économique s’est faite de plus en plus prégnante. Leur activité ? Le commerce en gros de chaussures et de vêtements fraîchement importés de Chine et aux prix compétitifs.

Au sein de la cité commerciale, chinois et camerounais commercent côte à côte, voir en partenariat. Si l’ambiance est en apparence relativement paisible, les relations entre ces communautés sont pourtant très tendues.

Leurs représentants associatifs nous reçoivent dans la boutique de Weng MingFa, le directeur général de la chambre de commerce chinoise, pour discuter de l’évolution du quartier. A les écouter, tout va pour le mieux. Le seul problème, qui accapare d’ailleurs la majorité de la discussion, c’est la sécurité. Les chinois se font beaucoup agresser par des « bandits » au fait de leur succès commercial et les vols à l’étalage sont fréquents. Pour contrecarrer cette tendance, Jacques C. Mohoue Ndahe, le président de l’association des commerçants camerounais du secteur chinois, a mis en place un comité de vigilance : une dizaine d’hommes, camerounais, assurent des rondes fréquentes dans le quartier pour protéger les intérêts communs des deux communautés. Le tout, en partenariat avec les forces de police.

Le discours est ouvertement travaillé : les chinois ont dynamisé l’activité commerciale, créent de l’emploi, dont les salaires sont alignés au SMIC local, les relations s’améliorent de jour en jour et la barrière de la langue n’est en rien un problème. Ces diplomates de fortune jouent leur rôle, celui de la préservation des relations sino-camerounaises. Un travail de concorde bien loin des réalités quotidiennes.

 

A L’OMBRE DES BOUTIQUES, UNE PAROLE LIBÉRÉE

 

Les dirigeants associatifs dans une boutique chinoise de Douala.

 

En l’absence de chinois, les langues se délient rapidement. Des représentants anonymes de la communauté voient d’un mauvais œil l’évolution de la situation. Il existe près de 150 boutiques chinoises pour 300 nationales, pourtant, leur travail de grossiste leur donne une importance considérable dans le quartier et un contrôle sur les prix et le commerce. La Chine produit et importe, ce qui convenait jusqu’à présent aux locaux avec des produits très bon marché à vendre au détail. Le problème c’est que les chinois se mettent à faire du détail, s’accaparant toute la chaine de la branche. « C’est de la concurrence déloyale » nous disent-ils.

Ils en ont parlé aux autorités censées réguler ces pratiques, sans succès. Non seulement une régulation devrait être étendue à l’ensemble des commerçants étrangers mais, le partenariat grandissant entre le Cameroun et la Chine pousse l’administration à la non-ingérence dans les affaires chinoises, laissant la porte ouverte à tous les écarts. « Leur présence ne nous dérange pas, ce que nous voulons, c’est un plus grand contrôle de leur activité. » Car, à côté de ces problématiques, l’effet de leur implantation reste positif et porte les commerçants locaux. « Ils vont à la vitesse du monde de maintenant ».

C’est ce que nous confirme Wilfrid Atiokeng Kenoue, le responsable communication de l’association des commerçants camerounais. Celui-ci ne mâche pas ses mots à l’égard des chinois tout en respectant leur mode de vie et leur sens du travail. Leur seul et unique but c’est de faire de l’argent, sans égard pour leurs partenaires. Ils jouent par exemple avec les stocks, cachant des cartons de marchandise et ne laissant donc aucune possibilité d’exclusivité aux détaillants.

Wilfrid Atiokeng dans sa boutique.

 

Revenant sur la question de la langue, il nous soutient que tous les camerounais devraient apprendre le chinois. Cela favoriserait partenariats et négociations. Et l’inverse ? « Que les chinois parlent français ? On n’aurait rien à y gagner ! » En effet, les locaux jouent beaucoup sur l’incompréhension chinoise de la société et de leurs clients camerounais pour conserver une longueur d’avance sur leurs concurrents : Malgré leur forte implantation les camerounais parviennent à garder la tête hors de l’eau car ils connaissent les besoins de leurs compatriotes et attirent plus facilement la clientèle.

Finalement les problèmes sont nombreux : englobement de toute l’activité, mensonge sur les stocks, irrespect et incompréhension façonnent le quotidien du quartier ce qui explique aussi les recrudescences de violence à l’égard des chinois. Et c’est encore sans compter sur le traitement de leurs employés camerounais.

 

L’EXPLOITATION DES MANUTENTIONNAIRES

Car, c’est bien pour eux que la situation est la plus difficile. Après plusieurs interviews, le bilan est sidérant. Ils sont payés un salaire de misère, souvent moins que le SMIC local, pour un travail pénible et quotidien. La plupart sont manutentionnaires, portant cartons et marchandises mais jouent aussi le rôle d’intermédiaire avec les clients. Pendant ce temps, les patrons chinois restent à la caisse et ne la quittent jamais. « Ils ne nous font absolument pas confiance » nous disent-ils. Même pour une petite course, la boutique sera fermée en attendant leur retour.

Pourquoi rester alors ? Pourquoi ne pas travailler chez des commerçants camerounais ? La raison est matérielle : si le salaire est bas, les chinois paient à chaque début de mois. A l’inconsistance camerounaise ils opposent des salaires moindres mais réglés à temps et ça suffit à ces employés. Avec une famille à nourrir, la régularité et la stabilité de l’emploi priment sur le niveau du salaire. Après quelques témoignages, on comprend aussi que la plupart s’octroient des « avantages de service ». Autrement dit, ils volent la marchandise. C’est le petit à côté de ces employés sous-payés qui ne peuvent s’en sortir qu’en pillant discrètement leurs patrons, qui tolèrent apparemment ces petits écarts qui ne passent pourtant pas inaperçus. Et de conclure, « A 50 000 (75€) par mois, vous obligez les employés à être malhonnêtes ».

Si les conditions de travail poussent la plupart à l’illégalité, certains parviennent pourtant à des accords avec leurs employeurs. Dennis Baï et Hervé Feupa sont employés par les chinois depuis plus de dix ans et ont su trouver des compromis. Dennis est considéré comme un employé modèle dans le quartier et a su se rendre indispensable. Ses efforts ont payés et aujourd’hui il a réussi à obtenir un accord intéressant : son employeur lui laisse vendre, sur son temps libre, les derniers cartons d’une marchandise et lui en reverse un pourcentage. Pour le chinois, ça écoule le stock, pour Dennis c’est un complément de revenu non négligeable.

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Hervé aussi fonctionne de la sorte, mais c’est sa connaissance du mandarin qui joue en sa faveur. Il sert d’interprète et d’intermédiaire à beaucoup de commerçants ce qui a fait de lui un élément incontournable du quartier. Au moment où on l’interroge, il échange brièvement avec une chinoise dans sa langue : elle lui a demandé de lui trouver un nouvel employé, ce qu’il fera, nous dit-il, « sans fierté » car il connait les conditions de travail.

Côté chinois le dialogue n’est pas aisé. Il est difficile de trouver un commerçant qui parle français et, quand c’est le cas, il nous livre le discours officiel : tout va bien, nous voulons juste travailler en sécurité. Une employée chinoise, plus loquace, confirme néanmoins certains éléments, à sa manière. Ming Fang travaille chez Léa Shoes depuis huit ans. Très rapidement, elle a appris le français ce qui facilite les relations clientèles.

En effet, sa boutique ne désemplit pas.

Elle nous explique que le but n’est en aucun cas de s’expatrier au Cameroun. L’argent gagné est renvoyé directement en Chine. En période de crise du marché – la guerre en Centrafrique, Boko Haram et Ebola ont influencé les importations –  le franc CFA est plus coûteux. Pourtant, l’idée d’investir localement ne semble pas être une option et vite balayée par Ming. A l’image de leur commerce, leur mode de vie n’évolue pas non plus : ils ouvrent leurs propres supermarchés, n’apprennent pas la langue et restent dans les quartiers qu’ils ont bâtis.

Dans cette optique, l’arrivée et les échanges entre chinois se font exclusivement par réseaux familiaux. Elle-même est employée par son frère.

Dans la boutique, trois camerounais manutentionnaires l’aident au quotidien, elle m’avoue les avoir payés 35 à 40000 CFA (50-60€) par mois pendant des années mais les avoir récemment augmentés. Leur laisser la boutique ? « Ils ne savent pas où sont les marchandises, nous devons toujours être présents ».  Eux savent qu’ils ne leur font pas confiance mais sous-entendent, tout sourire, trouver leur compte à travailler ici.

 

Finalement, tous se regardent en chien de faïence, tentant bon gré mal gré de faire tourner la boutique. Personne ne semble réellement satisfait des relations de travail avec les chinois. Partenaires et employés dépeignent un fonctionnement très fermé et hermétique à l’adaptation. N’ayant pas vraiment le choix, les camerounais composent avec une communauté bien implantée, protégée par la loi et l’argent – ils ont vite compris comment jouer de la corruption locale – qui tire pourtant économiquement le quartier vers le haut. Les problèmes de sécurité camouflent, dans la bouche des officiels et représentants, les véritables problèmes d’une implantation dérégulée qui ne prend pas en compte les commerçants locaux.

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