Locked

Locke c’est un film de Steven Knight. C’est un homme, sa voiture et des conversations. C’est un homme qui doit faire face au chaos d’une vie qui chavire. Un homme hanté par la faiblesse de son père. Locke c’est un homme.

Afficher l'image d'origine

Il est, à l’image de son béton : plein de dureté mais d’une solidité sans faille. Une machine d’ordre en proie au chaos des erreurs et à l’explosion des regrets. C’est assez incroyable comme ce personnage nous emmène, tout en douceur, dans sa matrice régulière et insubmersible, nous invite à partager la tenue et le devoir, simples et pourtant hypnotiques, d’un chef de chantier. Il n’est pas spirituel, sa philosophie est toute binaire et à l’image de ses choix. Aller ou ne pas aller, travailler ou abandonner, réparer ou fuir. Le bien s’oppose au mal avec une simplicité pleine d’éloquence et emprunte de vérité ;  c’est du moins ce dont il se persuade. Il se forge une autoroute de la vie, dans les chocs répétés d’un marteau idéaliste sur l’enclume de son éthique.

Mais cette ligne droite vacille dangereusement au fur et à mesure que son univers collapse. Attention, ce n’est pas lui qui dévie mais les étants signalétiques de son existence : sa femme, ses collègues, la femme, son enfant. Autant d’incitations lumineuses à diverger. On ne peut qu’admirer ce modèle de croyances, ce mastodonte de droiture qui applique, à la lettre, l’itinéraire de son parcours ontologique. On aimerait avoir cette force brute qui, bétonnée, coule sans battement, rythmée comme le pouls régulier d’un coureur olympique.

Et en même temps il nous énerve, nous autres, les hésitants, les lunatiques, les torturés. Il nous renvoie à la puissance de nos faiblesses, à la cruauté de nos tergiversations sans limites et à la multitude de nos désirs. Il est plus Homme qu’humain et ça nous dérange ; car comment préférer l’utilité d’un rythme militaire aux syncopes évasives d’un jazz endiablé ?  Une sortie de route et nous revoilà heureux, observant au loin ceux qui s’évadent à l’horizon sur une trois voie déjà trop vue. Nous sommes les divergents qui ne se satisfont de rien, On se refuse à prendre le pli alors on ruine, on fuit, on bifurque pour éviter de faire face à la ligne droite.

Car, lui sait où il va, il n’en doute pas, réglé qu’il est comme une horloge qu’il bourrine à coup de marteau. Puis vient celui de trop qui, en traître, l’accule dos au mur et craquelle la forteresse d’idéaux du colosse. Une fissure ne peut que grandir et c’est ainsi que son parcours se transforme. Une naissance destructrice, une renaissance possible et un futur incertain, voilà ce qui attend notre protagoniste à la droiture mythologique.

Locke est locked, prisonnier dans une spirale chaotique, lui qui n’aspire qu’au calme espace d’un cosmos immuable. Il a changé, on nous le répète mais lui ne se l’avoue qu’inconsciemment. C’est la faible figure du père qui lui renvoie ses propres erreurs, celles qui dégoûtent mais qu’on affronte irrémédiablement. Finalement, c’est encore une histoire de réparation, un redressement après l’unique mais suffisant écart d’un héros de simplicité. Et c’est ça qui nous aspire, la flamme ténue qui survie à l’appel d’air. Retour au désordre, donc à l’humain. C’est peut-être ça le cinéma : la mise en exergue esthétique de la nature profondément chaotique de l’homme, son irrépressible mais néanmoins impossible tentative de tracer son existence en ligne droite.

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *