Phéro-monde

 

Ce court texte part d’une réflexion sur la figure du dandy baudelairien. Enfin. La figure… Le personnage pourrait-on dire. Cet être au monde, ce dandinement plus exactement émerge d’une philosophie postcartésienne, phénoménologique et profondément subjectiviste. Le dandy c’est celui qui se donne au monde dans son étant. Il arpente et propose un mode d’être se rapportant toujours à son essence de sujet re-sentant. Qu’on s’entende bien, le dandy est au monde dans la mesure où il est à soi. Il « donne de soi ». Il est la mise en scène ultime, sublimée, de notre époque, l’aboutissement de toute une mouvance philosophique, politique et économique. A tel point que, en règle générale, nous sommes aujourd’hui tous des dérivés de ce dandysme qui ne choque plus. La modélisation, ces phénomènes de mode qui sont à la fois modes d’être et modes d’apparaitre (ou plutôt d’être à part), se sont généralisés à tel point que le dandy, aussitôt né s’est diffusé. Si le poète maudit a pu choquer et interroger le XIXème siècle il est aujourd’hui le symbole inconscient de notre être au monde : l’esthétisation de soi qui passe par un mélange de singularité, d’authenticité et de placement sociétal découle pleinement de ce personnage singulier qui s’est normalisé.

Nous ne saurions pousser plus avant la généalogie de cette mouvance occidentale (Il faudrait parler de la révolution industrielle, de la généralisation d’un modèle capitaliste comme de l’influence de la phénoménologie (ou bien de l’influence du XXème siècle sur celle-ci). L’interpellation publicitaire des médias de masse et la surspécialisation des existences complèteraient ici ce système qui gravite aujourd’hui parfaitement.). La lumière de notre époque, individualisée, astrale et froide, la lumière d’un vide existentiel comblé par un trop plein de subjectivité. On peut seulement dire que le dandy a disparu en se diffusant : Il n’existe plus de dandy car nous sommes tous dandy, nous dandinons, vous dandinez, je suis. La malédiction a gagné les faveurs divines du Tout-Seul, cet Unique du renfermement sur soi qui passe pour une ouverture aux choses.

Là où ce dandysme généralisé nous dérange, c’est qu’il occulte l’importance du faire, non comme aboutissement de soi mais comme pure attitude. Comme si il s’agissait de passer des niveaux de subjectivité ! En prônant sa vision des choses, son être au monde on ne tente plus de faire le monde. C’est ce qui explique l’enfermement contemporain dans un capitalisme libéral ou la seule liberté est celle d’un mode de conformité, ô combien singulier évidemment, une rotation mondiale et mondaine à laquelle nous ne pensons qu’à participer. La singularité n’est plus, comme celle de Baudelaire, une façon d’être hors système puisqu’elle fait norme. Il faut absolument être quelqu’un pour se fondre dans le tout sociétal, voici l’aboutissement du culte à la subjectivité, d’un « je suis puis je vis » tronqué. Car, sous réserve d’authenticité et d’individualité, nous n’avons jamais été aussi conformés à un système de valeurs et à un fonctionnement. Dans l’Antiquité, on se souvenait du héros pour ce qu’il faisait et non pour ce qu’il était. Mais les Grecs ne savaient pas ce que « je suis » voulait dire, ils n’avaient pas croqués dans la pomme du sujet prévalant, traduisant son essence en activité. Les religions monothéistes ont encore différé ce recentrement subjectif en plaçant Dieu entre les actes et l’individu : qu’importe le jugement de soi, Dieu le fera pour moi. Puis Dieu est mort, la barrière a sauté et avec lui les verrous de la subjectivation : Je dois comprendre qui il est avant de faire ce qui sera en accord avec Lui. Le problème est que vivre en société c’est d’abord être en interaction perpétuelle avec un extérieur, un Autrui, des mondes et des modes et que finalement le sujet ne trouve son accord à soi que dans l’accord à l’autre.

Plutôt que de Faire au monde on fait aumône de notre personne : Nous nous donnons à une société qui nous incite à être nous-même mais à faire comme elle l’entend. (Il faudrait ici bien sûr préciser que ce « elle » n’est autre que nous-même, l’ensemble de nos subjectivités, circulaires et machiniques). Le dandysme actuel ne tient plus à différer d’un système mais à s’y insérer : à l’emploi, dans le relationnel, dans notre rapport aux choses et aux valeurs (comme le relativisme facilite l’ancrage dans un système prédéfini !).

C’est le point de bascule du Dandy rejeté, donc réellement singulier, à l’idéalisation du dandysme comme conformité singulière au monde. Se Faire aumône, c’est se donner, dans tout ce qu’on croit être une unité subjective, à un monde qui nous laisse croire (car toutes ses particules/individualités tendent dans cette même direction) que c’est en effet un Soi unique que nous donnons et surtout que c’est cela qui importe.

Plus encore, cela nous suffit d’être d’essence singulière. Nos actes et activités, notre engagement dans le monde ne servent qu’à refléter – Il est très important de focaliser sur cette idée de reflet comme aller-retour de soi à soi, ultime contentement de l’adéquation d’un Je au Je lui-même – Le faire au monde est, dès lors qu’il part d’une individualité, un faire à soi, un ver à soie qui sécrète pour lui-même mais dans le monde (bien que les hommes se fassent un plaisir d’utiliser cette énergie à des fins plus larges, ce qui explique que nous fassions encore système). L’activité est subsumée voir diluée dans l’être. C’est ainsi que le Faire au monde n’est encore qu’un Être au monde, désengagé car recentré.

Il faudrait tenter d’envisager un véritable faire au monde comme phéromone, pur ressenti de l’interaction où le sujet est pris par ce qu’il fait et non dans ce qu’il est. Nous irons même plus loin, une modalité phéromonale  consisterait en une dissolution du sujet dans son activité et sa place sensible, physique et spatiale dans le monde. Qu’il en soit plus un monde dans un Monde mais qu’il ressente le besoin puissant de répondre à des signes physiques, instinctifs au cœur de ses activités et non en aval de son essence subjective. Qu’il diffuse le parfait parfum du Sujet dans la pratique ! C’est ce que certains philosophes contemporains caractérisent comme un devenir animal, une différance où le sujet diffère, dans sa pratique même, le recentrement sur soi. Ce n’est qu’à l’aube de sa mort, seule finalité proprement subjective, qu’il pourra se dire « qui suis-je ? », avant cela il fera, conscient de son individualité mais aussi de sa différance (qui n’est plus sienne d’ailleurs) ne s’arrêtant qu’avec le Temps lui-même et la sortie de l’espace. Il faudrait que la question « Qu’est-ce que tu fais ? » ne soit plus un sous-entendu (sur-tendu) de « Qui es-tu ? » et qu’à un « je suis donc je fais » nous laissions place à un faire soi qui diffère le vers soi dans le devenir. Tuer l’Homme « dandyesque » pour n’exister qu’en devenir, véritable engagement dans le monde.

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