Des routes, et?

 

Cet homme, obsédé par la finalité de son parcours et exaspéré par le fracas de la pluie sur son crâne, marchait. Cette fuite en avant il ne la percevait pas comme tel. Je dois arriver, j’ai des choses à faire et je dois faire ces choses. Et puis son esprit divague et s’échappe vers cette montagne de nécessités qui entoure et étouffe un quotidien trop bien rôdé. Il faut que je pense à payer ma logeuse, en même temps je suis un peu à sec ce mois-ci. Ce contrat pourrait bien me permettre de remonter la pente. En  même temps mon découvert s’est bien creusé ces derniers mois. Ouais, j’aimerais bien que ça se fasse.

Le « je dois » était depuis longtemps devenu un « je veux » sans même que le changement affecte son existence. Pourtant ce passage était bien réel, tout comme celui, sans origine mais bien passé, de son adolescence rêveuse à une maturité dont la simple évocation le faisait sourire. C’était la belle époque, on faisait bien la fête quand on ne débattait pas sur nos espoirs de refaire le monde. Tous des pourris ! On vaut mieux que ça. Et si on bloquait les portes ça ferait avancer les choses ? Bien sûr mon gars… Et si je faisais quelques heures sup’ pour accélérer tout ça… Du coup je serais pas là les mecs je dois bosser mes partiels. En plus ils m’ont pas donné mon dimanche à la bibli.

L’enchainement est si délicat, une rotation qui s’enclenche et, sans s’épancher, effrite les espoirs  pour s’ancrer dans une réalité. Peu à peu c’est comme si tout tendait à s’effacer : on repense à ses jeunes années mais elles vieillissent et à force de tourner la mémoire perd de sa puissance. C’était avant ça ! Maintenant je bosse au service relationnel d’une grosse boîte. Tu connais Guericorp ? Ouais, c’est ça. Comment ? Oui c’est bien payé quoi ! Et six semaines de C.P ça vaut le coup ! L’oubli s’empare des idéaux et les contractent au point qu’on n’en parle plus. Changer le monde se traduit en salaire, faire ce qui plait est compensé par les exceptionnelles semaines de congé où, quand on ne dort pas, on vérifie sur sa tablette que tout se passe bien au bureau. Je dois retourner bosser là… Non franchement c’est pas sérieux.

Ah ça le sérieux c’est ce qu’il y a de mieux. On se sent plus adulte quand on est sérieux, puis ça gagne bien de ne pas se laisser aller. La gravitation a passé le tournant de la prise de vitesse. Il est sorti, du haut de ses vingt-quatre ans, de toute atmosphère et autour de lui : le vide. Mais attention ! Ce vide n’a rien d’un puit sans fond, il est recouvert d’or feuilleté et d’aiguilles. Dans l’espace, le temps importe peu, lui il gravite. Son calendrier c’est celui des astres, ce sont des cycles toujours plus rythmés au point que les années bissextiles n’ont plus grande importance. Le temps c’est de l’argent. Proverbe exécrable d’une époque qui n’a pour elle que sa mécanique et dont les rouages ne peuvent souffrir aucun défaut.  J’ai rempli mes formulaires monsieur… Oui je serais en avance demain pour la réunion… Très bien, merci.

En sortant de ses locaux il n’avait pas prévu que son cycle serait affecté par une pluie battante et froide, une pluie de novembre accompagnée d’un petit vent, brûlant les os de milles picotements. Cette douleur lui importe peu, il doit vite rentrer pour être en forme demain. C’est peut-être ma chance de redresser le cap. Mais ce voyage n’en est plus un jeune homme. Tu n’as que trop focaliser sur la destination sans penser à tous les bienfaits du parcours. Pourvu que tu ne te retournes jamais sur ce chemin pour n’y trouver que des traces dans le sable ; informes et anonymes, imprégnées d’une triste humidité. Il ne faut pas s’inquiéter. Ce mouvement de tête en cette journée d’automne n’était pas plus possible qu’une inversion des cycles lunaires.

C’est ainsi que, marchant sous la pluie, mais ne pensant qu’à son programme de la semaine, il ne regardait pas. Pourtant, dans le sillon de son tracé nerveux et pensif, sous le halo fantomatique du lampadaire qu’il avait dépassé en trombe pour attraper son métro de 20h08, une scène atypique performait sans public. Sur l’asphalte, les grosses gouttes de pluies, matraquaient le sol de tout leur poids pour exploser en une multitude de particules. Il se trouve que le lampadaire flottant juste au-dessus de ce bombardement liquide inondait de lumière ces minuscules prismes. Le spectateur averti aurait pu s’arrêter et assister à ce spectacle de lumières relayant le firmament recouvert de nuages, remuant du même coup ciel et terre. Si notre homme s’était intéressé à cette scène de poésie urbaine qui n’intéresse pas les hommes du commun, il aurait peut-être pris conscience de la gravitation qui l’affecte comme de l’absurdité de ses choix de vie. Pourquoi je m’enferme dans ce genre de carrière ? Je voulais agir pour le bien commun et me voilà à plaider pour une entreprise sans valeur. Ce quotidien m’étouffe. Mais tout ce qu’il fit cette nuit-là fut de rentrer chez lui pour perpétuer le cercle routinier qui fut le sien le long d’une existence qu’on rechignera à appeler Vie.

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