A demi maux

 

Quand on connait un de ces moments qui suspendent le temps et que, comme moi, on s’attache aux mots comme à de bons souvenirs, on se sent obligé d’écrire. Pulsion rare que celle de vouloir encrer (aussi virtuellement soit-il) un ressenti physique ou psychologique. On pourrait croire que les mots exploseraient sur le papier à la vitesse de la lumière, déchiquetant l’écran rétroéclairé, transperçant le ciel pour ajuster les constellations à son propos mais il n’en est rien. Les mots ne suffisent jamais à définir ces grands moments, ce sublime qui, lui, vous percute de toutes ses forces et poignarde le cœur de vos valeurs. La relation si forte et pourtant si étroite d’un sentiment à un évènement ne peut pourtant être gardée pour soi.

A l’instant même où il disparait, la sensation prend le dessus, moment de flottement qu’on pense pouvoir prolonger, fixés que nous sommes dans le trou noir si lumineux qui nous sert de corps. Mais le monde n’attend pas, insensible à notre béatitude, ou peut-être est-ce nous qui nous libérons, malgré nous, de cette douce hypnose. Nous avons sauté dans un puit que l’on croyait sans fond. On a voulu préserver cet instant dont nous ne percevions déjà plus que l’écho, peu à peu distordu mais dont l’ampleur se faisait plus grande. Et c’est alors qu’à son paroxysme le  rêve abstrait d’une vision de tous les sens cède alors la place à la douleur de l’élaboration rationnelle. L’horreur des mots vient alors tartiner de sa mélasse collante le support même de la Beauté et du Bonheur. Droits sur leurs majuscules, ils prennent alors leur statut d’idéal très à cœur et, sous le poids de leur rigueur finissent par ne plus rien signifier.

Pourtant, on a ressenti leur puissance et expérimenté leur grandeur. Cette montagne enfouie nous l’avons gravie le temps d’un moment et ce sont les mots qui viennent nous tanner d’en parler. Les grands mots, ceux qui croient tout savoir, ceux qui, imprononçables pour le quidam écrasent la Simplicité de toute leur élégance. Ils s’étendent et colonisent peu à peu tout ce qui reste du moment T, celui qui compte mais dont le bruit s’éloigne sans nous attendre. Ah ces mots ! Arrogants envahisseurs du vécu, prêcheurs de (bonne) parole, génocidaires sans vergogne. Ils s’immiscent dans nos têtes et nous invitent à conceptualiser ce qui pourtant n’est déjà plus, ou ne sera pas. Ils labourent l’Esprit comme un paysan retourne sa terre : au rythme de leurs saisons. Ils y plantent les graines qui leur conviennent et enfin patientent. Ils savent qu’on finira par se les approprier et par en prendre soin, bien vite on les cherche même, on les invite à diriger. Et peu à peu, ils contrôlent tout. Tout tourne autour de ces vautours voraces qui nous tracassent pour extirper de nos carcasses la chair fraiche mais bien morte de ce moment passé. Et ils savent y mettre les formes et enjolivent le massacre d’une espèce toute naissante de vécu et qui meurt sous les coups silencieux de ces mots ; morts et pourtant maux.


 

C’est Her le nouveau film de Spike Jonze qui m’a inspiré ce texte. La chute du film tient à la découverte du post-verbal, de cet « espace entre les mots » dont l’intelligence artificielle ne peut plus se passer. Les mots ne lui suffisent plus et la font souffrir. Si elle avait déjà dépassé l’humanité au niveau corporel puis intellectuel, c’est ce dépassement des mots pour exprimer ses émotions, ses « nouvelles » idées qui lui fait, à proprement parlé, quitter cette Humanité. Tout le propos de ce film relève d’une magnifique réflexion sur la nature et les effets du langage sur l’inter-, le co-, sur ce nous ou ce on que nous traquons tous comme une grande baleine blanche. Il pose les mots comme ce qui nous permet d’y parvenir mais aussi comme ce qui souvent mène à l’incompréhension ou à la perte de l’être cher. Outil incroyable qui n’est pourtant qu’une limite effrayante à la singularité des situations, à la complexité des émotions et à l’immensité des idées qui en émane. La relation de l’homme à la voix, de l’Homme à l’artificiel passe par du langage et tente en même temps de le dépasser en permanence. Le fantasme humain ultime serait de pouvoir exprimer pleinement ce qu’il ressent. Pourtant, ressentir il le fait déjà pleinement. (De là, la Bonté de l’être humain relève-t-elle de ce besoin de transmettre à autrui « ce qui lui arrive » ?). C’est le langage qui permet et inhibe, torture insoutenable, de lier sans pour autant pouvoir jamais transmettre un con-texte, un avec du texte qui est pourtant la seule chose importante.

Je pense que ce sont les Arts, et en l’occurrence le cinéma, qui permettent de se rapprocher le plus près d’un tel partage. Ne cherchant pas à susciter (nécessairement) la clarté, idéal suprême du discours (quoique la poésie rompt avec ces schèmes),  les arts plastiques, audiovisuels et musicaux utilisent un médium qui n’est pas celui du langage toujours con-noté, donc assorti d’un bagage voir habillé d’un parcours. Ils dépassent la langue en inspirant exactement le même type de ressenti que celui desquels ils s’inspirent. L’Art a cette faculté incroyable de pouvoir servir de parabole à ce vécu émotif, à ces évènements sublimes de vécu qui résistent encore tant aux mots. Cela explique probablement que notre époque soit en pleine déconstruction : de la pensée mais aussi des courants artistiques, du moins de leur normativité croissante. Il faut probablement passer par cette étape de perdition pour trouver ce qu’on pourrait appeler un posthumain permettant la transmission et le partage effectif de cet univers de ressenti – si simple ! – que nous écrasons du poids de notre Verbe. Un Verbe dont la majuscule révèle l’unicité, inapte à dévoiler la richesse du pluriel de nos vécus.

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